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Le Théâtre de l'Opprimé
récit d'un stage avec Augusto Boal

par Christophe Tournier

Vendredi 20 juillet 2001. 21 heures. Je feuillette d'un œil mollasson la Tribune de Genève. Il y est annoncé un stage de théâtre pendant le week-end à Lausanne avec Augusto Boal fondateur du Théâtre de l'Opprimé.

" Dramaturge, écrivain, activiste social et ancien député du parti du travail dans l'état de Rio de Janeiro, Augusto Boal est à l'origine d'un mouvement théâtral libérateur qui contribue à sortir le spectateur de sa passivité pour le transformer en un protagoniste actif du processus théâtral. Le Théâtre de l'Opprimé est une technique initiée par Boal à Paris. Elle est maintenant utilisée dans plus de trente pays et a été reconnue par l'UNESCO comme un moyen d'éducation et de changement social. Elle propose aux participants d'explorer des situations de pouvoir afin d'en mieux comprendre les rouages et de trouver des solutions. "

Ni une ni deux ! En tant que joueur émérite, régulièrement inscrit à la Fédération d'Improvisation genevoise, j'enfourche mon baluchon d'expérimentateur et saute sur mon téléphone. Une voix très gentille me propose la liste d'attente puisque 40 personnes sont déjà inscrites. Petit rappel à tous les jeunes improvisateurs de notre association qui n'avaient pas vu le jour lorsqu'Augusto, dans les années 70 ébauchait le Théâtre de l'Opprimé au temps des dictatures sud-américaines. Ce théâtre parle de transformer la vie par l'action théâtrale. Jouer des situations conflictuelles, résoudre les contraintes, chercher des solutions pour déstabiliser l'oppresseur (celui qui abuse de son pouvoir). Trouver des comportements différents pour transformer les rapports. Ebaucher des solutions. Le théâtre d'Augusto Boal est à la lisière de l'improvisation. Le spectateur peut interrompre la scène et proposer une autre solution au déroulement du jeu. Néanmoins la beauté du geste intéresse moins le Théâtre de l'Opprimé. L'éphémère du théâtre ne vaut le coup que s'il aide à transformer les rapports entre les gens.

Samedi 19 juillet. Grange de Dorigny. Lausanne.

Mon inscription est acceptée. Et c'est une foule attentive qui entoure le maître. Le stage est ouvert à tous quelque soit son cursus théâtral. Sa longue chevelure blanche correspond bien aux images d'Épinal des livres de théâtre. Augusto parle très bien le français avec un fort accent. (En tant qu'exilé, il avait vécu plusieurs années à Paris dans les années 77-80.)Le stage se décompose en deux après-midi : la première consacrée au théâtre-image, la seconde au théâtre-forum.

Nous débutons ce premier après-midi par une causerie comme si nous étions au coin du feu. Augusto Boal raconte comment il en est venu à vouloir créer une autre vision du théâtre.

" Nous avions monté une pièce de théâtre au Brésil avec des femmes dont la plupart étaient des ménagères. La pièce s'était merveilleusement bien passée. Un grand succès. Ces femmes avaient excellé et s'étaient fort amusées sur scène. Dans le public, il y avait, pour la plupart, les familles qui employaient ces ménagères… On vient me chercher car quelqu'un pleure dans les loges. Et pourquoi pleures-tu? je demande à cette jeune femme en larmes… Un silence. Je pleure parce que je vois une femme dans le miroir dit la jeune femme. Oui et alors moi aussi, je vois une femme répond Augusto. Il n'y a pas de quoi pleurer… Si. Si. Je pleure parce qu'avant je voyais une ménagère ! C'est sans doute à cause de cette femme qui s'était révélée à elle-même grâce à la scène que j'ai créé le Théâtre de l'Opprimé. "

Augusto soulève une chaise au-dessus de sa tête, en tirant la langue. Que voyez-vous? demande-t-il. Les réponses fusent :
-un fou ! un clown ! un alcoolique colérique !

" Vous voyez une image peut être interprétée de multiples façons. Si on explique cette image, on tue toute sa puissance d'évocation. Nous allons travailler le théâtre-image… Il y a regarder et voir. Ce peut être deux choses différentes. L'image est polysémique. Elle est langage. Il n'y a jamais qu'une seule interprétation à l'image. Qu'elle soit réaliste ou symbolique. L'image montre sans expliquer… Nous allons explorer également les sens au cours de nos exercices. Il n'y a pas d'esprit de compétition, pas de critiques. On ne fait ni bien ni mal. Je vous présente Julian mon fils qui fera la démonstration des exercices… "

Julian est le digne fils d'Augusto. Sa voix est grave et claire et nul doute qu'il reprendra avec talent le flambeau de son père.

Exercice 1 : hypnotisme colombien.

Nous faisons un premier exercice nommé ici Hypnotisme colombien. Un classique. Le nez à quelques centimètres de la paume de notre partenaire nous devons suivre celle-ci dans tous ses méandres en gardant la distance. L'exercice se complique lorsque nous suivons mutuellement la paume de notre partenaire et lui proposons la nôtre. La difficulté augmente jusqu'à faire la même chose avec un cercle de trois.

Exercice 2 : la machine.

C'est une machine gigantesque à quarante. Telle que nous avons l'habitude de les fabriquer en impro. Impressionnante. Les thèmes sont par exemple l'amour et la haine.

Exercice 3 : le vampire de Strasbourg.

(Tout le monde) Avancer les yeux fermés, les bras croisés sur le devant pour se protéger. Pousser des cris affreux lorsqu'un vampire pose les mains sur nos épaules. Devenir vampire et continuer à hanter la scène. Pousser un cri de joie lorsqu'un nouveau vampire nous capture et redevenir humain.

Exercice 4: Orientation des aveugles.

Repérer un point éloigné et fixe. Fermer les yeux. Tenter de l'atteindre en se déplaçant.
Se prendre dans les bras. Fermer les yeux. Reculer dans le noir. Tenter de retrouver son partenaire initial. (Il arrive qu'au final, on se retrouve dans les bras d'un(e) autre.)
S'asseoir sur les jambes de notre partenaire. Fermer les yeux et revenir s'asseoir à tâtons sur sa jambe salvatrice.

Exercice 5 : le miroir.

Deux personnes sont face à face: l'un est le leader, l'autre son reflet dans le miroir. Ils sont tour à tour leader. Ensuite ils sont miroirs, l'un face à l'autre sans que l'on puisse définir qui est l'instigateur. Par la suite, 2 miroirs se rencontrent, chacun gardant son propre miroir et les miroirs interagissent l'un avec l'autre. Tout à coup les miroirs se brisent. Trouver dans la foule des miroirs brisés, un nouveau miroir sur lequel on va s'ancrer. Se suivre sans discontinuer. Trouver un rythme commun aux miroirs. S'assembler aux autres miroirs. Mélanger les rythmes. Se greffer. Au final, c'est un gigantesque hologramme de 40 personnes qui dansent sur un rythme similaire.
L'exercice a duré une vingtaine de minutes. Je l'avais pratiqué auparavant mais rapidement. Dans la durée, il me paraît cette fois d'une grande intensité.

Exercice 6 : Le carrousel d'images.

Quelques volontaires ont pour mission de représenter une situation de conflit par l'image. Réelle ou symbolique. Ils ont à leur disposition autant de participants qu'ils le désirent. Ils peuvent en disposer à leur guise, leur donnant une posture de leur choix. Ils se mettent en scène dans cette situation conflictuelle. Les images sont figées au départ. Ensuite elles s'animent et le maître d'image devient le protagoniste principal. Quatre images sont construites. Les maîtres d'images vont se mettre en scène une première fois au sein de leur propre construction. Ils iront ensuite interagir avec les trois autres images pour terminer par une deuxième animation sur leur propre mise en scène. A cette fin, ils sont suivis par 2 témoins au cours de leur périple dans le monde des images. Ces témoins vont examiner leur réaction pour pouvoir en discuter lors du bilan final.
Un exemple d'image : une femme est entourée par une foule. Ils s'avancent résolument vers un cordon de gars, jambes écartées et mine patibulaire. L'image s'anime sans plus de consignes. Sans paroles. Improviser. Au rythme des quatre animations, les situations divergent. Les espiègles passent entre les jambes des cerbères. Les pacifistes choisissent le face à face, d'autres la force ou la ruse en montrant un papier factice.
Au bilan final, les différentes manières de sortir du guêpier sont examinées. Pas de jugement. Cela crée beaucoup d'animation dans le groupe et chacun semble s'amuser. Malgré le nombre de participants à l'atelier, les exercices sont appréciés par les participants.

Au café de la fraternité

Rendez-vous pour la soirée au café de la Fraternité. C'est une terrasse en plein centre de Lausanne. Nous y dégustons un menu brésilien. Riz saupoudré de farine de manioc. Nelson de l'association " Presencia Lationamericana " explique en accueillant Augusto Boal, qu'en s'unifiant l'Europe se replie sur elle-même et ferme ses frontières aux sud-américains et à d'autres. Il ajoute que de plus les étrangers ayant peu de niveau d'études, les ouvriers, les ménagères sont embauchés dans des conditions précaires. Ils n'obtiennent pas de permis de travail, pas de papiers. L'Europe accueille à bras ouverts les ingénieurs et cadres, mais exclut les ouvriers, pillant ainsi les ressources intellectuelles de ces pays. En fin de soirée, un poète brésilien Pedro de Faria chante sa poésie a capella. C'est une tradition au Brésil de chanter plutôt que de dire la poésie.

Seconde journée de stage. Le théâtre-forum

Comme la précédente journée, le stage débute par une causerie au coin du feu. Augusto est un excellent conteur. Il nous donne sa définition du Théâtre de l'Opprimé. Il débute par ses pérégrinations de jeune acteur désireux de faire la révolution par le théâtre.

-" Nous étions au fond des campagnes du Brésil. Notre pièce se terminait ainsi: nous regardions l'horizon en tenant un fusil clinquant dans une pose esthétique et crions aux paysans : battez-vous ! À la fin de la pièce, les paysans nous invitent: alors vous êtes prêts à vous battre? C'est encourageant de voir des jeunes comme vous, venus de la grande ville, prêts à nous aider. Allons! Nous prenons les armes dès demain. Vos fusils feront l'affaire.
Le temps d'expliquer à nos hôtes que tout cela n'était pas réel mais symbolique, que nos fusils étaient factices… Cela n'a pas été évident.
Depuis cette période de jeunesse, nous avons cessé de dire aux gens ce qu'ils doivent faire et à inciter les gens à faire des choses que nous ne ferions pas. C'est à eux-mêmes de trouver des solutions. Nous ne pouvons être à leur place. Lorsqu'on est blanc, il est difficile de pénétrer l'oppression d'être noir dans sa totalité. Ainsi le Théâtre de l'Opprimé n'a pas de caractère messianique. Il ne fournit pas de recettes. Le Théâtre de l'Opprimé peut aider chacun à trouver des solutions à une situation délicate. Il peut révéler à l'oppresseur l'oppression dont il est responsable. L'opprimé dans notre théâtre est celui qui n'a pas droit au dialogue! Au Brésil, lorsque j'étais député de la ville, nous avons promulgué treize lois à partir de séances de théâtre-forum. Par exemple: une loi qui soutenait les victimes de crimes."

Exemple 1: la plus petite scène de théâtre-forum ou premier conflit.

Augusto se dirige vers l'un d'entre nous, le visage avenant, la main tendue. Au dernier moment, il se retourne et montre son dos. Pour sortir de cette situation simple, il existe des centaines d'alternatives…

Exercices d'échauffement

  • Deux élèves face à face et bras en contact. Ils doivent s'effleurer le visage. Ils esquivent, ils évitent par un mouvement fluide et continu sans crispation sans blocages.
  • Dos à dos. Fesses à fesses. S'asseoir tout en gardant le contact.
  • Séquence de mouvements :
    • Faire des moulinets avec le bras gauche puis en sens inverse avec la jambe.
    • Écrire son nom dans l'espace avec le bras ou la jambe tout en continuant avec l'autre membre.

Exercice 1: sculptures séquentielles

A deux. Se serrer la main. L'un des protagonistes reste figé. L'autre propose une autre image qui vient s'inscrire dans la pose du premier. Une fois l'image figée et déterminée, le premier enchaîne en proposant une nouvelle image, s'inscrivant dans la proposition du second. Pose… Le second propose une nouvelle image sur la base de la dernière proposition et ainsi de suite…

Exercice 2: mot-image.

Un grand cercle autour de la salle. Augusto nous propose d'exprimer en une pose ce que le théâtre signifie pour chacun d'entre nous. Une minute de réflexion. Se retourner et proposer sa vision.
Regarder tout autour. Les images qui correspondent à la sienne. Se rassembler peu à peu, en silence par affinités.
Les images similaires sont regroupées en plusieurs tableaux.
Chacun ajoute une réplique, un mot qui corrobore l'image qu'il a exprimée. La réplique est lancée avec le ton qui lui convient. Les tableaux s'animent.
Le reste du groupe commente chacune des images et le message qu'il en reçoit.

Commentaires:

Augusto nous propose les images de la famille telles qu'elles lui ont été présentées dans ses ateliers dispersés dans le monde entier. On découvre l'image symbolique de la famille à travers le monde.
La famille suédoise: très éclatée. Chacun regardant dans une direction différente.
La famille mexicaine: très violente. Les hommes contre les femmes sous la bénédiction de la vierge…
La famille de Guinée-Bissau: Les femmes au travail, en forçats, pendant que les hommes flânent la main sur le sexe.
La famille portugaise: d'abord le père en patriarche focalisant les regards, mangeant la soupe, entouré des siens. Silencieux. Puis quelques années plus tard, la même chose sauf que cette fois, chacun mange en regardant la télévision.

Dernier exercice: Théâtre-forum.

On se rassemble en groupe pour jouer une situation réelle de conflit dans la vie courante. Le groupe prépare sa scène pendant quelques minutes : le lieu, les rôles, la distribution dans l'espace. La scène sera rejouée une première fois dans son entier. Ensuite autant de fois qu'il sera nécessaire. Les observateurs l'arrêtent chaque fois qu'ils ont une alternative différente à proposer.

  • Premier tableau

Cela se passe dans un bus dont le chauffeur a une attitude raciste. Il maugrée avec violence sur les étrangers prenant à témoin les passagers et se fait tirer l'oreille pour vendre un billet sous prétexte que le client de couleur n'a pas de monnaie.
Exemple : Le chauffeur râle après la jeune femme qui monte dans le bus, propose de la faire descendre au prochain arrêt sous prétexte qu'elle n'a pas de billet.
Alternative: une des passagères intervient et fait de la monnaie pour le chauffeur. Il est obligé d'accepter la présence de la jeune femme de couleur dans son bus.

  • Second tableau

C'est un cas de mobbing ou de brimade au travail. Une des personnes est coupée de toute responsabilité et de toute intervention lors des réunions. Ses vacances lui sont également imposées. Chaque fois qu'elle ouvre la bouche, elle est interrompue.
La scène est rejouée plusieurs fois. Une première alternative est proposée qui consiste à claquer la porte. Celle-ci est rejetée car elle ne propose pas de solutions: elle entérine la situation.
Aux dires des protagonistes, la solution la plus déstabilisante a été la suivante: La jeune femme brimée explique le plus calmement du monde ses sentiments devant le groupe en réunion. Les autres sont obligés de répondre et de donner des explications.
Au cours de cet exercice, les participants utilisent la technique du monologue. Le jeu s'arrête. Chacun en même temps exprime ses sentiments réels à haute voix avant de les jouer. Le jeu repart. Augusto frappe dans ses mains. Monologue. Le jeu redémarre.

Fin de l'après-midi:

Augusto Boal conclut: " Le théâtre-forum peut proposer des solutions dans des situations conflictuelles. Il permet lors d'une situation difficile de remonter la pente, d'analyser à quel moment le basculement se produit et l'oppression ou la violence prennent forme. Il aide à remonter vers les causes chaque fois que le pouvoir est utilisé pour provoquer une discrimination quelconque. "

Le stage était fort bien organisé par l'association

ARTXU c/o Edmundo Timm
Rond-Point 1
CH- 1006 Lausanne.
Tél: 021/617.57.19
edmundo@bluewin.ch

À Lausanne, l'ambition est la suivante: monter un stage de 5 jours avec Augusto Boal. Monter une association de théâtre s'inspirant des techniques du Théâtre de l'Opprimé.

Le Théâtre de l'Opprimé est à la lisière de l'improvisation. Pour nous, l'improvisation est un art, une fin en soi. Pour le Théâtre de l'Opprimé, l'improvisation est un outil et le travail du comédien est secondaire. Une scène trop élaborée peut faire peur au spectateur et freiner son intervention.

Christophe Tournier