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4 jours en compagnie de Keith Johnstone


Premier jour
Deuxième jour
Troisième jour
Quatrième jour

Deuxième jour : Maître et serviteur

Au matin de ce deuxième jour, Keith Johnstone en guise de mise en train, commence par un petit monologue. Les stylos crissent sur le papier. Pour rien au monde, nous n’en manquerions une miette.

“ Une idée qui permet d’obtenir de gros rires n’est pas forcément une bonne idée. Par contre, si vous échouez et restez de bonne humeur, le public vous appréciera d’autant mieux. Nous ne faisons pas de théâtre formel à base de textes. Essayer de planifier les impros, d’anticiper, sont une manière de minimiser les risques. Le public de l’impro vient voir des acteurs prendre des risques. Elle ne vient pas voir des joueurs qui jouent en défense comme au football et qui botte en touche. En impro, attendre, c’est déjà tenter de se mettre à l’abri. ”

L’exercice est un jeu basé sur les rapports d’un maître et de son serviteur. Madame est étendue sur le divan. Son majordome est debout à ses côtés.

- “ Avez-vous nettoyé la chambre du haut ? ”
- “ Oui, madame ! ”
- "Alors que se passe t’il ? ”
- “ J’ai trouvé des papiers dans la chambre… ”

Stabilité. Keith Johnstone dirige l’exercice et offre quelques suggestions : “ Faites silence. Calmement. Attendez puis… ”

-“ Madame, pourquoi ne m’avez vous pas dit que j’étais votre fils? ” Après une situation stable et sans surprise, le déséquilibre se produit.

“ Vous gagnez si l’audience passe un bon moment. Ce qu’on vient de voir est impossible à faire en match. On ne peut le faire qu’avec des équipes qui ont l’habitude de jouer ensemble. ”

Illustration 5: Maître et serviteur

Un exercice d’entraînement au ralenti. Deux commentateurs assis sur le côté, deux joueurs exécutent des mouvements simples et le plus lentement possible. Lever de petit doigt ; lever de bras ; simple poignée de main. Ces mouvements sont commentés avec une verve contrastant avec la banalité du geste.

“En impro, il ne faut pas chercher à être bon, la plupart du temps être moyen suffit amplement ! Apprendre à se planter et être heureux de se planter. ”

Suivent deux exercices menés par trois directeurs de jeu situés hors scène. Le premier : ce sont trois joueurs qui donnent leurs instructions à un homme dont l’objectif est de séduire la femme avec qui il a rendez-vous dans un bar. L’homme se doit d’être romantique et de faire passer à sa partenaire le meilleur moment qui soit.

Le second désigne trois personnes dont l’objectif est de donner des conseils à une actrice afin qu’elle soit auprès de son fils la plus mauvaise maman du monde. “ Ton père est parti à cause de toi ! ” dit par exemple cette odieuse mère.

“ Cette scène appartient à la mère. Son fils n’est ici qu’au service de son jeu et s’efface dès qu’il sent qu’il prend la conduite des opérations. Sous la conduite des juges, aucun des deux ne sait à l’avance ce qui va se passer. ”

Encore un petit exercice pour illustrer une rupture d’équilibre. Voilà un couple en lune de miel qui s’installe dans sa chambre d’hôtel. Image de bonheur simple. Soudain, le fiancée dit : “ As-tu apporté les poignards? ” C’est au moment de cette rupture avec une situation classique que démarre véritablement l’impro…

Cette fois, le joueur au centre de la scène parle avec Dieu, priant avec la plus grande conviction pour qu’il exauce ses voeux. Les autres joueurs sont à son service.

“ Si tu veux un vélo, n’émets pas qu’un souhait théorique. Montre que tu as vraiment envie de ce vélo. ”

Dans le cas d’un rêve d’oiseau, on voit le joueur transporté dans les airs par des partenaires.

Le joueur sur scène a cette fois une tache sur la main. Pendant quarante-cinq secondes, ses émotions vont évoluer et se transformer.

“ Une bonne scène comique est un ensemble de petites actions qui n’aboutissent jamais. Il est très difficile de ne jamais aller au bout de son action. ”

En fin de cette deuxième journée, nous commençons à aborder la notion de statut chère à Keith Johnstone. Les jeux à base de maître et serviteur sont un jeu de statut à deux personnages. Plus subtiles sont les scènes impliquant trois acteurs. Ils entrent en scène avec une position hiérarchique attribuée d’office: élevé, moyen et bas. Les scènes s’inscrivent dans ce jeu de rapport entre les personnages.

“ Le langage du corps a beaucoup d’importance dans le jeu de l’acteur. Un acteur entrant côté cour sur scène, avec la jambe gauche le protégeant du public, a peur de la scène. La manière de croiser les jambes sur le sofa a une signification. La jambe dirigée vers l’extérieur montre une défiance vis-à-vis de son partenaire. ”

Nous continuons nos explorations par tâtonnements. Un nouvel exercice voit un improvisateur assoupi sur le sofa pendant qu’un autre joueur entre par la fenêtre et explore la pièce. Soudain, (environ une minute plus tard), le joueur se réveille. Surprise !

“Ce genre de scène est pratiquement impossible à voir en impro. L’improvisateur standard se réveille au bout de quelques secondes. ”

La journée se termine sur une initiation à l’exercice classique du “ Hat Game ” ou “ jeu du chapeau ”. Deux joueurs sont à côté l’un de l’autre. Dès que l’un des deux sent que l’autre est en train de réfléchir, d’anticiper, de calculer pendant un court instant, il lui enlève son chapeau. “ L’expérience montre que cela marche à tous les coups, à peine nous réfléchissons ou nous nous évadons quelques secondes que le chapeau est enlevé de notre tête par notre partenaire ! Ce n’est pas lui qui prend la décision, ce sont ses mains qui, agissant par réflexe, se montrent très rapides. ”


Christophe Tournier est improvisateur depuis plus de 10 ans,
auteur de "Manuel d'Improvisation Théâtrale"
et chroniqueur de www.impro.ch depuis 1997.