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Impro à Las Vegas

par Christophe Tournier

Las Vegas est une ville creusée dans une grande plaine au milieu d'un désert montagneux. En hiver, la neige vient surprendre ses plus hauts sommets. Ici, le vice du jeu se contrôle et s'affiche avec calme et sérénité. Une prostitution discrète est partie intégrante du paysage. Dans la nuit scintillante de la grande avenue du centre de Las Vegas : le Strip, les mexicains font claquer avec leurs doigts des cartons vantant les mérites de blondes pulpeuses. Un camion publicitaire harangue le badaud: «Pour recevoir directement une escort-girl dans ta chambre d'hôtel, appelle le 866.» Las Vegas est aussi une ville ludique pour tous les enfants, petits et grands. On y trouve des familles en week-end flânant parmi les multiples attractions thématiques proposées par les hôtels. Les tentations y sont nombreuses: se marier en quelques heures pour faire plaisir aux puritains et divorcer à toute vitesse pour satisfaire les aventuriers. A Las Vegas, il n'y a pas de petits matins glauques. Le soleil du Nevada joue à la roulette sans discontinuer dans un ciel bleu et clair pendant les hôtels simulent pénombre et clair de jour. L'aube est très courte, comme les jupes de ces filles croisées aux premières heures de la matinée. Pour Ernie, employé au Paris Hotel, «il fait bon vivre à Las Vegas qui compte 2 millions d'habitants, il y a du travail pour tout le monde, mieux payé que dans le reste des US. On peut manger en famille pour quelques dollars et sortir si on a le cafard à toute heure du jour et de la nuit.» Billy, américain depuis six générations, chauffeur de taxi, prédit une révolution «car depuis quelques années, à moins de travailler comme un sourd douze heures par jour, il est devenu très difficile de vivre aux US.»

Las Vegas est le paradis des plus grandes vedettes. Dans ce monde artificiel dédié au jeu et au spectacle, l'impro a droit de cité. On trouve nombre de comédies basées sur l'improvisation, hébergées dans de petites salles prêtes à accueillir une centaine de personnes par séance. Dans ce happening permanent, Second City a ouvert un cabaret d'impro. Second City est l'institution la plus ancienne et la plus connue aux U.S.A., entièrement dédiée à l'improvisation. Depuis quarante ans, elle distille cours de formation, interventions en entreprise et écriture de sketchs. Comme nous le rappelle les tee-shirts en vente à l'entrée, Second City est fière de sa tradition d'improvisation inaugurée un soir de décembre 59 à Chicago. A l'entrée du petit théâtre se trouve une grande vitrine avec les noms de tous les comédiens qui ont participé à cette épopée. Les noms de John Belushi et Dan Aykrod, les deux acolytes inoubliables des Blues Brothers, y sont gravés.
L'impro à Las Vegas n'est pas fortuite. Le "Review-journal" affiche, pour l'année 2003, le palmarès des meilleurs spectacles permanents. En tête, on trouve une comédie musicale disco "Mamma mia". Céline Dion est en cinquième place. Le cirque du soleil avec "O" et "Mysteries" occupe respectivement la seconde et quatrième place avec ses deux productions de réputation mondiale. Et puis, clin d'oeil à tous les improvisateurs qui n'auraient pas encore la prescience de la grandeur de leur art, Second City se place en troisième position sur l'année 2003.

Un ouvreur déguisé en majordome m'accueille avec bonhomie avant de me placer d'autorité juste sous la scène. Une trentaine de petites tables rondes forment un arc autour d'une estrade hexagonale. De grandes baies vitrées, bientôt voilées par un rideau de tissu rouge, plongent sur les gondoles de jeux du Flamingo Hotel. Sur la droite, un simple décor ménageant plusieurs entrées ainsi qu'une avancée en front de scène où officie un musicien derrière son synthétiseur. Le cabaret accueille des familles en goguette. Les acteurs surgissent enchaînant à grande vitesse plusieurs scénettes ponctuées d'accords de guitares. Les garçons portent chemise blanche et cravate. C'est un tableau de quelques secondes où un mari rentre chez lui, en découvrant, dans les bras d'un autre, celle que le public pense être sa femme. Il s'écrie «Que fait-elle ici?». C'est un père en toute impudeur qui va fêter en grandes pompes les premières règles de sa fille. C'est un directeur de casting très lascif qui finit par déclarer brusquement : «Vous pouvez y aller. Voici votre carte d'embarquement et votre passeport.» Le jeu est vif. Il n'y a pas un instant de répit. Deux acteurs jouent un conflit de génération entre un père et son fils alcoolique en virée. Les gestes sont précis animant accessoires et portières de voiture fortement mises à contribution.

Après cette intrusion dans la comédie écrite, on annonce une première improvisation basée sur les suggestions du public : «Ce qu'on achèterait avec 10000$», «Un personnage célèbre», «Un but personnel» et « Un handicap». Les quatre joueurs forment un cercle. La contrainte endossée par chacun d'eux est rappelée par une rotation complète des joueurs. Les injonctions du cinquième, resté sur le côté, commandent les mouvements de la rotation: une fois à droite ou bien une fois à gauche «shift left» - «shift right». Les deux joueurs proches du public en front de scène débutent l'impro jusqu'à la prochaine rotation. La vitesse du jeu est extrêmement rapide. Une nouvelle scène se produit à l'école du FBI. Belle image de groupe. Le professeur est côté jardin et, le long de la scène, assis sur des chaises, les joueurs répondent en choeur aux sollicitations du professeur. Retour à l'impro. On demande au public un extrait de chanson, "You ain't nothing about a hound dog!", une réplique cinglante "Fuck off", un conseil " Stay single", une réplique de cinéma "No, you don't look so fat!". Alors que la plupart des joueurs sont sortis, les suggestions sont éparpillées sur la scène sous la forme de petits papiers. Les joueurs revenus sous les appels du public, improvisent tout en ramassant à leur convenance un papier. Méthode efficace, chacune des répliques déclenche un fou rire général. Le sketch suivant voit Georges Bush lancer une guerre préventive contre un paisible citoyen suspecté d'abriter des armes de destruction massive dans son jardin. Une véritable armada réduit la petite maison de M. Norman Johnson en cendres. Nouvel appel au public. On demande au public des noms de personnages historiques ou contemporains. Deux acteurs exclus momentanément reviennent aux deux extrémités de la scène sous l'appel du public «Come back, dirty criminals!». Là, soumis à un interrogatoire, ils ont pour mission de deviner leur identité précédemment suggérée par le public. Sans coup férir, je suis happé sur scène. La faute à mon majordome. L'acteur me demande de l'assister dans son tour de magie. Le magicien brasse un jeu de cartes imaginaire. Je tire une carte que je montre seulement au public. Il effectue diverses manipulations avant de sortir une carte que je reconnais et que je montre avec insistance sous les « Ah» d'un public qui lui aussi feint l'admiration. Avant de quitter la scène, le magicien me rend ma montre, je feins de perdre mon pantalon. L'improvisateur me rend ma ceinture usagée et... mon caleçon. Nouvelle scène. On demande à un homme en fond de salle son âge et son métier. Le public joue le jeu du tac au tac, habitué à proposer des suggestions aux acteurs.
- «Je m'appelle Bill et je suis policier dans le Wyoming.»
- «Qu'aimez-vous le mieux dans votre métier, Bill?»
- «Le moins?»
Les acteurs entament une chanson (dont la structure est déjà connue pour assurer une bonne harmonie entre les joueurs). Choeur et chorégraphie sans la moindre anicroche, ils démontrent là une technique affirmée de music-hall. Les voix des filles sont splendides. Un dernier sketch parodie les attractions de Las Vegas comme par exemple les fontaines du Bellagio avec jet d'eau simulé par des jeux de bouche, Céline Dion ou les mexicains du Strip? Le spectacle d'une heure et quart se termine dans l'allégresse. Le public est visiblement heureux. Les acteurs forment une haie en sortant pour saluer leur public et signer quelques autographes. A Las Vegas, le public a la réputation d'être chaleureux et disponible.

A la fin du mois, l'animateur de l'émission d'ABC, "Whose line is it anyway?", Drew Carey, invitera ses amis improvisateurs pour un show exceptionnel dont on annonce déjà les prémisses en lançant un clip sur les é crans du MGM, le plus grand hôtel du monde : "Improv all stars".

A Las Vegas, on ne badine pas avec l'impro!